Si je vous présente cette mosaïque aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour sa beauté ou pour son histoire. C’est parce qu’elle porte une partie de la mienne. Le Fiocco di Aquileia, le nœud d’Aquilée, est une mosaïque antique réalisée à la fin du Ier siècle avant J.-C. Elle ornait le sol d’une riche demeure romaine du Fondo Cossar. Sur son fond noir, un ruban se noue délicatement au milieu de sarments de vigne et semblait guider les invités vers la salle des banquets. Plus de 2 000 ans après sa création, l’œuvre originale est toujours là, précieusement conservée au Musée archéologique national d’Aquilée. J’avais 20 ans lorsque je l’ai découverte en Italie. J’avais alors la chance d’être accompagnée par l’entreprise Friul Mosaic. Lorsque je me suis retrouvée face à elle, je ne me suis pas simplement dit : « C’est beau. » J’ai été prise aux tripes. Imaginez : plus de 2 000 ans auparavant, des êtres humains avaient choisi ces pierres, dessiné ces courbes et posé chaque minuscule tesselle avec leurs mains. Et malgré les siècles, leur œuvre était toujours là, devant moi. J’ai ressenti un mélange difficile à décrire : de l’émerveillement, un immense respect et une émotion profonde. Cette mosaïque m’a rappelé tout ce que le geste de créer peut laisser derrière lui, bien après notre passage. Au début de ma carrière, j’ai voulu, en toute humilité, reproduire ce nœud. Je ne cherchais pas à égaler les artisans qui l’avaient imaginé. Je voulais suivre leurs lignes, comprendre leur geste et me rapprocher, pierre après pierre, de l’émotion que leur œuvre avait fait naître en moi. Je me souviens encore du bonheur que j’ai ressenti en la réalisant. J’étais profondément heureuse et fière de retrouver ses couleurs, d’accompagner ses courbes et de poser, moi aussi, chacune de ces pierres avec mes mains. Puis cette mosaïque est restée longtemps de côté dans mon atelier. Lorsque je l’ai retrouvée, des années plus tard, l’émotion est revenue intacte. Je n’ai pas seulement retrouvé une ancienne création. J’ai retrouvé la jeune femme de 20 ans que j’étais, son émerveillement, sa passion et la raison profonde pour laquelle elle avait choisi de devenir mosaïste. Aujourd’hui, je ressens une immense gratitude d’avoir cette œuvre dans mon atelier. Ce nœud relie la jeune artiste que j’étais à la femme et à l’artiste que je suis devenue. Il me relie à l’Italie, aux artisans qui m’ont précédée et à cet amour de la mosaïque qui, malgré les doutes et les détours, ne m’a jamais quittée. En vous présentant cette œuvre, je vous confie donc bien plus qu’une mosaïque. Je vous confie une partie de mon histoire. Certains objets restent silencieux pendant des années… Puis un jour, ils nous rappellent exactement qui nous sommes.